BARBARA ASEI DANTONI
BÂTARDE
La première exposition solo de Barbara Asei Dantoni vient de s’achever à la galerie Art’Gentiers à Bordeaux. Artiste contemporaine, Barbara s’inspire de sa culture camerounaise et de son héritage franco-italien pour créer des imaginaires infinis. Originaire de Béarn (France), elle nous ouvre généreusement les portes de son univers.
C’est au détour des allées de la foire AKAA (Also Known As Africa) que je découvre le travail de l’artiste Barbara Asei Dantoni, représentée par la galerie Cécile Dufay. Artiste franco-italo-camerounaise, elle a marqué l’édition 2022. Personne ne pouvait passer sans s’arrêter devant les oeuvres polychromes abstraites de la jeune artiste, dont c’était la première participation à une foire d’art. Elle a fait une entrée remarquable sur le marché de l’art. Je me souviens encore de l’effervescence sur le stand de la galerie, observant les réactions face à son travail et écoutant furtivement les discussions, tous submergés par son talent et la fraîcheur de son travail. Un véritable coup de coeur pour l’artiste. Depuis lors, je suis le parcours de Barbara.
Je me suis rendue à Pau, où elle vit, dans son atelier, et plus récemment à Bordeaux pour sa première exposition solo au sein de la galerie Art’Gentiers qui vient de s’achever avec succès. À travers cette « open conversation », elle nous parle de son enfance nourrie par sa mère camerounaise et son père franco-italien, son parcours fait de merveilleuses opportunités et de défis. Je vous invite à plonger dans le monde imaginaire de Barbara Asei Dantoni à travers une discussion profonde, intimiste, et teintée de spiritualité.
Barbara Asei Dantoni dans son atelier ©️Barbara Asei Dantoni
RL : Barbara, d'où viens-tu? Où as-tu grandi?
B-AD : Je suis née à Pau, dans le Sud-Ouest de la France, au pied des Pyrénées. Issue d'un couple mixte, ma mère, camerounaise, est arrivée en France très jeune dans les années 70, et mon père, franco-italien, l’a rencontré dans cette ville. Enfant, comprendre et gérer cet entre-deux du métissage n’est pas évident. Être métisse, c’est ne ressembler à aucun de ses parents, et c'est assez énigmatique pour un enfant. Le cercle d’amis de mes parents comprenait aussi une diversité de couples mixtes. J’ai grandi dans un univers culturellement riche. Mais, venant d’une petite ville de province, il n’y avait peu de diversité en dehors de ce cercle ! À l’école, j'étais souvent la seule enfant non blanche. J’ai subi des insultes, des remarques racistes… On m’a craché dessus ! C’est le parcours, je pense, de beaucoup d’enfants issus de la diversité à cette époque. Encore aujourd’hui, ça dépend où l’on vit.
RL: Comment l'art est entré dans ta vie?
B-AD: L’art est entré dans ma vie de manière très instinctive. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours dessiné. Une anecdote que ma mère adore raconter : je dessinais sur les tickets de cantine, et les dames de la cantine les volaient pour leurs beaux dessins ! Je passais de longues heures sur mon bureau. J’adorais ma solitude créative : dessiner, bricoler, inventer, écrire des histoires, des pièces de théâtre… À10 ans, mes parents m'ont inscrite à l'école du musée des Beaux-Arts de Pau. J’y ai suivi des cours pendant huit ans en parallèle de l’école. Un cadre exceptionnel où nous étions entourés d’oeuvres ; c’est là que je me suis parfaite dans ma pratique artistique.
Pour mes études supérieures, j’ai voulu continuer dans la création, mais on m’a déconseillé les beaux-arts ; « Artiste c’est compliqué, c’est aléatoire… » J’ai donc choisi le design, alliant pratique artistique et technique, plus rassurant et proche de l’ingénierie. Cela m’a conduite à l’école de design Strate à Issy-les-Moulineaux (France).
Barbara Asei Dantoni en résidence Le Bel Ordinaire ©️Barbara Asei Dantoni
RL : Barbara, dans ton parcours y a-t-il des personnes clés qui ont joué un rôle déterminant dans ton parcours, ta pratique ?
B-AD : Tout de suite, je pense à mes parents. Ils m’ont toujours encouragée et poussée « à fond ». Ils ont toujours été très fiers de moi. Les deux étaient à leur façon aussi des artistes ! Ma mère, très créative, a fait des études de modélisme, et mon père, poète dans l’âme, écrivait des chansons et des poèmes et peignait jeune. Mon instituteur en CM2, artiste lui-même, m’a énormément encouragé. Il dessinait extrêmement bien, et assister à son exposition m’a touchée et fascinée. C’était la première exposition de quelqu'un que je connaissais ! Cela a vraiment changé ma perspective.
D’OPPORTUNITÉ EN OPPORTUNITÉ
RL : Tu as un parcours extrêmement riche. Tu es passée par le design, la mode et le textile. Comment as-tu cheminé pour devenir finalement une artiste peintre ?
B-AD : J'ai fait beaucoup de choses. Après mon diplôme, j'ai dû quitté Paris pour des raisons familiales et me suis retrouvée en province en tant que designer industriel dans une ville où les gens ne savaient même pas ce que c’était ! (rires) Je me suis dit qu’il allait falloir prendre les rames et y aller ! J'ai travaillé sur des projets de scénographie grâce à des contacts à Paris dans le domaine du spectacle vivant, qui me fascinait. Des années avant, pour payer mes études, j'avais travaillé au Cirque du Soleil. J’ai découvert leur univers artistique et je suis tombée en amour pour le Cirque.
Je pense que ma force, c’est de ne jamais lâcher. - Barbara Asei Dantoni
Parallèlement à ces projets, je me suis intéressée à la mode. En fait, c'est parti d’un bout de tissu ! Je me suis dit : « Je vais en faire un col. » J’en parle à ma mère, une super couturière, et je lui dis : « Tiens, regarde ça peut devenir un col amovible. » Nous avons créé un, puis deux…. Puis je décide de créer une marque : Marthe Aimé. Mon frère au Canada a présenté mon projet à la Fashion Week de Toronto. À la base, je ne faisais que des accessoires, mais avec cette opportunité, j'ai réalisé une collection complète et j’ai défilé à la Fashion Week Toronto, puis à Londres.
Encore une fois, j’ai été rattrapée par d’autres projets. Le design pur me manquait et j’avais envie de travailler pour des marques. En 2015, j’ai remporté le prix Jacquart Design Trophy, ouvrant les portes d’une collaboration de quatre ans avec Champagne Jacquart.
Et un beau matin, l’entreprise du Patrimoine Vivant, Tissage Moutet m’envoie un mail. Ils cherchaient des collaborations avec des designers, créateurs. Ce projet de deux ans, plus artistique que design, a été déterminant dans mon passage à l'art total.
Leva, 2022 ©️The Narrative
Le fil conducteur dans mon travail a toujours été ce lien à la terre, au territoire, au savoir-faire, et à la tradition. - Barbara Asei Dantoni
Identités imaginaires
RL : Dans cette progression vers plus d’art, comment est née ta première série Identités imaginaires?
B-AD : Les masques passeports, les statues en bois, en pierre de savon, tout l’artisanat camerounais faisaient partie de notre intérieur. L’appartement était envahi de plantes vertes, ma mère a vraiment la main très verte ! (rires) Je pense qu’elle a voulu recréer un petit Cameroun. Ce lien à la nature était complètement intégré par elle. C’est marrant, lorsque je regarde mes oeuvres, finalement cela me fait penser à cet intérieur des années 90 ! Puis, il y a la couleur des tissus, qui a bercé mon enfance avec ma mère couturière. Tout ça, a créé un imaginaire présent depuis le départ et dans lequel je me suis complètement engouffrée avec les Identités Imaginaires.
RL : Effectivement, tout ça existait en toi, nourri au fil des années… Quel a été le déclencheur?
B-AD : J’avais plein de cartons à dessin avec des croquis. Et puis en 2020, avec le confinement, j'ai profité de ce temps de pause pour aller à fond dans ma pratique et dans les identités imaginaires.
RL : Avais-tu poussé aussi ta recherche sur la signification des masques passeports, leur place dans la société camerounaise?
B-AD : Oui, ces masques m’intriguaient, pourquoi ils s’appelaient passeports ? Il y avait quelque chose qui se passait en moi, que je ne comprenais pas ! En creusant, en faisant des recherches, j’ai dénoué le fil rouge de cette histoire. Des preuves identitaires existaient avant la colonisation et les gens pouvaient se définir à travers des formes, des couleurs, des symboles. Cela m'a ouvert des perspectives infinies. On peut se définir à travers des formes, des couleurs, des symboles, et pas seulement par une pièce d'identité, un passeport, un bout de papier avec une photo et un lieu de naissance. On est bien plus que ça ! Tout ce qu'il y a à l'intérieur de nous, ne demande qu'à sortir. C'est un infini d’imaginaire. Comment est-ce que moi j'exprime ma diversité culturelle? Comment retranscrire et célébrer tous ces symboles qui m'ont nourrie depuis l'enfance ? L'identité est bien plus que ce qu'on veut faire croire.
1.Barbara A.D. en résidence Le Bel Ordinaire ©️Barbara Asei Dantoni - 2. Mono, 2022 ©️The Narrative - 3. Barbara A.D. en atelier ©️Barbara Asei Dantoni
RL : Comment as-tu créé une proximité avec le Cameroun ? Faisais-tu souvent des voyages là-bas quand tu étais jeune, ou est-ce que ce rattachement est venu plus tard ?
B-AD : Ma mère est un pilier pour moi et mes frères, et nous avons une famille camerounaise extrêmement unie. Même sans y avoir vécu, je me sens très camerounaise. Ce rapport à la nature, au sacré, tout cela est en moi depuis l’enfance. Ces dernières années, j’ai fait des longs séjours au Cameroun, renforçant ce lien. Il y a une force que je ressens en moi quand je suis au Cameroun. La puissance des éléments, l'énergie des ancêtres, toutes ces traditions qui perdurent, c'est extrêmement puissant ! Mes inspirations incluent ce lien au spirituel et au sacré, au monde animal, végétal et aux ancêtres…
RL : Oui, c'est ce lien finalement entre le visible et l'invisible, c'est cela ?
B-AD : Oui, bien sûr. J'essaie de rendre visible l'invisible, ces paysages intérieurs, ces choses qu'on ne voit pas à l'œil nu, en leur donnant des formes et des couleurs.
RL : J’observe aussi ce lien très fort à la féminité dans tes oeuvres…
B-AD : Le féminin sacré, l’origine du monde, en tant que femme, j'ai envie de l'exprimer aussi. C’est très parlant et puissant pour moi, ayant un lien fort à la mère. Dans ma famille camerounaise, très matriarcale, les femmes ont beaucoup de pouvoir, elles sont très centrales.
1.Forme, Salon DDESSIN, 2023 ©️The Narrative 3. Braïn, 2023 ©️The Narrative 3.Rencontre dans l’atelier de Barbara A.D ©️The Narrative 4. Papo, 2022 ©️The Narrative
RL: Ton parcours est inspirant et empreint de beaucoup d’émotions. Je remarque aussi cette répétition de motifs géométriques dans tes toiles. Pourquoi cette géométrie et cette précision ? Cela semble nécessiter une extrême concentration et il y a une forme de méditation.
B-AD : Exactement. Quand je crée mes œuvres, je pars toujours du centre car je vais parler de quelque chose qui est à l’intérieur. Il y a une géométrie qui naît, qui n’est pas forcément volontaire. Elle est liée à mon intériorité. Le travail de précision avec ces petits points est inspiré par l’effet de tissage du textile, que j’ai envie de retranscrire en forme de trompe-l’œil. Ces fils qui se croisent pour créer quelque chose de nouveau évoque le travail artisanal et les ornements traditionnels.
Ce côté méditatif est totalement volontaire, comparable à l’égrènement d’un chapelet, comme une prière. Le travail pointilleux, répétitif avec le pinceau crée une forme de petite transe dans l'acte créatif, me reliant au divin. En creusant, j’ai réalisé que cette pratique revient dans beaucoup de sociétés traditionnelles. On m'a parlé beaucoup de peintures aborigènes et je m'en suis aperçue après. Dans cette peinture, ces petits points répétés parlent des chemins du rêve. Dans la culture bamiléké, sur les étoffes Ndop, les petits points évoquent le monde des vivants. C’est une manière d'aller vers une forme de création originelle. Il y a des choses explicables et d'autres non.
Le travail pointilleux, répétitif avec le pinceau crée une forme de petite transe dans l'acte créatif, me reliant au divin. - Barbara Asei Dantoni
RL : Cette minutie demande de longues heures de travail..
B-AD : J'aime beaucoup le côté laborieux. Lorsque je vois des tenues de cérémonie avec des coiffes de plumes très élaborées, j’imagine les heures de travail et je trouve ça tellement beau !
LE RETOUR AUX SOURCES
RL : Tu as eu une première résidence au Cameroun. Comment cela a-t-il contribué à ton travail actuel et à ta connexion avec tes racines ?
B-AD : Oui, ma résidence à Bandjoun Station a été hyper importante, déterminante. J'y allais pour continuer le travail sur les Identités Imaginaires. Être sur la terre de mes ancêtres, en immersion totale, a donné encore plus de sens à mon projet. J’ai passé plusieurs semaines à Bandjoun station, dans l'ouest du Cameroun, une région juste extraordinaire. C’est l’un des paysages les plus beaux que j'ai vus de ma vie, la nature y est tellement puissante. C’est très chargée en énergie, c'est en plein dans la route des chefferies. J’ai visité des chefferies, rencontré des rois, et j'étais en plein cœur de mon inspiration.
Ça m'a permis d'aller plus loin, de franchir un étape dans ma pratique. C'est là-bas que j'ai commencé le travail en volume, et l'exploration de ma palette de couleurs.
Un moment incroyable de rencontres, de sensations et d'émotions. J'étais avec trois artistes camerounais Boris Anjel, Grace Dorothee Tong, Thierry Fuomene. Nous avons vécu comme des frères et sœurs, et Barthélemy Togo était le papa qui veillait sur tout le monde.
Bâtarde - Entre les racines et le ciel, Bordeaux - 2024 ©️The Narrative
BÂTARDE - ENTRE LES RACINES ET LE CIEL
RL : Bravo pour ta première exposition solo à la galerie Art’Gentiers. Bâtarde, un titre choquant, violent et qui interpelle, pourquoi ce titre ?
B-AD : Cette exposition présente un travail sur ces quatre dernières années autour de mon projet les Identités Imaginaires. Il y a quelques années quand j’ai fait des recherches pour écrire sur ma démarche artistique qui parle de ma multiculturalité et de mon métissage, je cherchais un synonyme du mot “métisse”, en allant sur le site de référence le centre national des ressources textuelles et lexicales, le premier synonyme qui est sorti, c’est le mot “bâtard”. C’était assez violent à recevoir ! Encore aujourd’hui, notre langue française est teintée de cette histoire de domination, d’hommes sur d’autres hommes. Ce mot violent, j’ai eu envie de m’en emparer, de me le réapproprier, et de raconter quelque chose de nouveau. J’ai eu envie de le présenter comme une ouverture vers de nouveaux possibles, vers un nouveau langage, vers quelque chose de positif et de beau.
RL : Tu étais il y a quelques mois à nouveau au coeur du Cameroun à la Fondation Gacha, qu’est-ce que cette nouvelle résidence t’a apporté ?
B-AD : J’avais visité la Fondation Gacha en 2021 et j’étais tombée en amour pour ce lieu. La cadre est somptueux, vraiment magnifique, surtout, les valeurs véhiculées la transmission, ses savoir-faire traditionnels qui y sont enseignés. Je rêvais d’apprendre l’art du perlage. J’ai eu l’opportunité d’être invitée par la fondation et l’Institut Français du Cameroun pour réaliser cette résidence durant laquelle j’ai été initiée par la maître perlière Madame Eugenie.
J’ai travaillé sur un projet qui en cours autour de la transmission par et à travers les femmes à travers les savoir-faire comme l’art du perlage et à travers les récits oraux.
Fondation Gacha, Cameroun - 2023 ©️Barbara Asei Dantoni
***En octobre, pour la prochaine édition AKAA, Barbara Asei Dantoni fera son retour avec la galerie Art’Gentiers. Merci l’artiste. Et je remercie grandement la galerie pour ce merveilleux accueil.
Pour plus de photos et de vidéos, rendez-vous le compte Instagram @thenarrative.art