ANNAN AFFOTEY
Dans le panorama dynamique de l’art contemporain, un nom se détache avec une éclatante singularité : Annan Affotey, un artiste ghanéen dont les portraits vibrants transcendent les frontières. Sa maîtrise artistique, forgée au prestigieux Ghanatta College of Art and Design est couronnée de multiples distinctions.
La première fois que j’ai découvert les œuvres d' Annan Affotey, c'était il y a quelques années. La force de son expression artistique m’a saisie : des figures à la peau sombre se dressent fièrement avec leur tenue mode et colorée, s’harmonisant aux fonds tout aussi vibrants. Leur regard, hypnotique et magnétique m’immerge pleinement dans chaque toile.
Annan incarne cette génération d’artistes ghanéens, dont le talent traverse les frontières et dont l’audace apporte un vent nouveau. Une génération unie par une solidarité profonde, un respect mutuel et des liens d'amitié qui semblent défier les clichés, souvent associés au monde compétitif de l'art. Annan a vécu et créé dans différentes parties du monde. Chaque lieu a laissé son empreinte sur son oeuvre. C'est avec une immense générosité, une authenticité touchante et une résilience inébranlable qu'il partage son histoire. Une “open conversation” est bien plus qu'une simple interview ; c'est une fenêtre sur l'âme d'un artiste qui utilise son talent pour célébrer l'identité africaine, interroger les normes esthétiques établies et tisser des liens entre les cultures.
Rencontrer Annan, c'est découvrir une voix majeure de l'art contemporain africain, dont l'influence et la vision continuent de façonner l'avenir de l'art africain sur la scène mondiale.
RL : Nous replongeons dans tes débuts dans l’art, tes souvenirs. Annan, où es-tu né et comment était ton enfance et ton adolescence ? De quelle manière l'art est-il entré dans ta vie?
AA : Je suis né et j’ai grandi à Accra, au Ghana. J'ai commencé très jeune lorsque j'avais, disons, 6, 7 ans. Mon père, un artiste dans l’âme, talentueux, bien qu'il ait choisi une carrière de mécanicien, a été ma première source d'inspiration. Son intérêt pour le dessin m’a profondément marqué. Assis à côté de lui, je le voyais esquisser, dessiner, faire des aquarelles. C’est une chose que j’aimais énormément. Alors, j’ai pris le relais ! Au lycée, chaque fois qu'il y avait un dessin à réaliser, c’est moi que le professeur appelait. J’étais toujours le premier, dans tout ce qui touchait à l’art. Jeune, je savais que je voulais évoluer dans ce domaine. Après le lycée, j’ai suivi cette voie.
J’ai été encouragé par mes enseignants, ma famille, y compris mes amis. Il est parfois difficile pour la famille de vous soutenir, parce qu'elle pense que vous n'allez rien en tirer. Je me souviens que lorsque j'ai terminé mes études secondaires, ma mère m'a demandé de rejoindre mon frère, mécanicien, qui gagnait très bien sa vie. J’ai dû m’y résoudre, car j’avais besoin d’argent pour payer l’école, et entretemps mon père est décédé. C’était difficile pour ma mère. J’ai gagné beaucoup d’argent, avec, j’ai intégré l’école d’art. J’ai suivi un parcours de quatre ans de 2003 à 2007.
Solidarité et Créativité au Cœur de l'Art Ghanéen
RL : Peux-tu me parler de tes années passées à Ghanatta (Ghanatta College of Art and Design)?
AA : L’école d’art Ghanatta offre un enseignement complet. J’y ai tout appris sur l’art.
RL : Cette école est vraiment super ! Elle a formé de nombreux artistes talentueux, n’est-ce pas?
AA : Oui, Oui ! Beaucoup d’entre eux ! Otis, Amoako… sont issus de Ghanatta. Presque tous les artistes que tu connais probablement viennent de Ghanatta. C’est une des meilleures école d’art d’Afrique de l’Ouest.
RL : En parlant de cette nouvelle génération sortie de Ghanatta, j’ai le sentiment qu’il y a forte solidarité entre vous…
AA : C'est vrai ! Bien que les générations précédentes aient partagé un esprit de camaraderie similaire, le nôtre est particulièrement fort. Lorsque je suis au studio en train de peindre et que je suis en difficulté dans le choix de certaines couleurs ou leur association, il m’arrive d’appeler un ami artiste pour avoir son avis sur l’harmonie des couleurs. « Est-ce que tu penses que je devrais mettre cette couleur ici ou là ? » De même, il n'hésite pas à faire appel à moi. À Ghanatta, on s’aidait dans nos pratiques. Si l’un de nous excellait en croquis, il vous montrait comme faire ou vous aider à le faire. Parfois, on se partageait également nos couleurs. Chaque retrouvaille est l’occasion de se remémorer le bon vieux temps, de rire et de plaisanter ! Et oui, nous aimons beaucoup nous soutenir les uns les autres.
RL : Cette amitié est vraiment inspirante ! Au point que tu es venu à Paris pour juste une journée. (L’artiste Otis Kwame Kye Quaicoe exposait cet hiver à Paris. Annan a fait le voyage d’Oxford à Paris.)
AA : Oui, une journée ! C’était ma première visite à Paris et je n'ai même pas eu le temps de faire le tour. Mais c’était génial, j’ai passé un bon moment. Peut-être que je reviendrais une autre fois !
Traversées Créatives : De Ghanatta aux Scènes Internationales
RL : Quand as-tu commencé à te professionnaliser ?
AA : À Ghanatta, j'ai observé certains étudiants vendre leurs œuvres. Je n'ai pas emprunté cette voie, préférant me concentrer sur ma technique et mon apprentissage, malgré l'intérêt d'acheteurs potentiels. Après mes études, j’ai exploré une variété de techniques dont l’abstrait, le semi-abstrait. C’est à cette période que j’ai vraiment commencé à me professionnaliser.
RL : À quel moment as-tu commencé à faire des portraits ?
AA : L’annonce de la grossesse de ma femme a été un tournant, me confrontant à des interrogations profondes en tant qu’homme et artiste : « Comment puis-je utiliser mon art pour sensibiliser et donner de la voix ? » Le portrait est devenu mon moyen d'expression privilégié et j’ai expérimenté de nombreuses techniques. Je voulais raconter des histoires à des hommes et femmes noirs qui, malheureusement, pensent que leur carnation n’est pas belle. Au Ghana, il y a des gens qui pensent que lorsque tu as un teint très foncé tu n’es pas beau ! Certains blanchissent leur teint pour paraitre plus clair. À cette époque, je vivais au Etats-Unis, dans le Wisconsin, où mes réflexions ont pris racine.
“Je voulais raconter des histoires à des hommes et femmes noirs qui, malheureusement, pensent que leur carnation n’est pas belle.”- Annan Affotey
RL : Peux-tu nous parler de ton expérience américaine ?
J'ai vécu aux États-Unis de 2014 à 2019. J’ai été témoin de beaucoup de situations racistes, ce qui m'a poussé à réfléchir sur la manière dont, en tant qu'artiste, je pouvais créer une voix pour mon fils, pour mon peuple et pour moi-même. C'est ainsi que j'ai commencé à réaliser des portraits et des œuvres figuratives.
RL : Comment ton séjour aux États-Unis, ta vie au Ghana et maintenant au Royaume-Uni ont influencé ton art ?
Cela m’a influencé dans tellement de manières. Vivre au Ghana, puis aux États-Unis, et maintenant au Royaume-Uni, m'a offert des perspectives différentes. Lorsque tu regardes de près mon travail, il y a plusieurs éléments clés : la couleur de la peau, la texture, les yeux rouges et enfin le quatrième ce sont les parties non peintes.
Au Ghana, il est courant de croiser des personnes ayant des yeux rouges ou légèrement jaunis, c’est tout à fait normal pour moi, et c’est le cas dans d’autres régions en Afrique. C’est juste dû à un environnement parfois pollué…
RL : Ou au soleil, peut-être…
AA : Exactement. Pour moi, cela n’a rien d’anormal. Je ne me suis jamais posé la question : « Hé, Pourquoi cette personne a-t-elle les yeux rouges ? » « Qu'est-ce qui ne va pas avec tes yeux ? » Quand j'ai déménagé aux États-Unis, je me suis fait des amis et, tu sais, comme je l'ai dit, je fais de la salsa. (Oui, nous avons eu un small talk, nous avons échangé sur notre pratique commune de la salsa et Annan est un très bon danseur !). Chaque fois que nous sortions pour danser, une personne venait me voir et me demandait : « Sais-tu pourquoi tes yeux sont rouges ? » Il pensait que je fumais, me droguais, ou que je buvais ; je ne fais rien de tout ça. Au Royaume-Uni, jamais personne ne m’a posé cette question. Et les gens sont très différents, les gens sont très gentils tout en ayant pour objectif de prévenir le racisme. Je sais que le racisme existe mais je n’ai pas expérimenté le racisme au Royaume-Unis comparé aux Etats-Unis. Vivant au Ghana, je ne savais même pas que le racisme existait. Dans mes tableaux, je raconte une histoire personnelle à travers tous ces personnages.
RL : Quel est le message que tu souhaites transmettre à travers tes oeuvres ?
“Je veux montrer que nous sommes beaux tels que nous sommes, que rien ne devrait changer qui vous êtes. Aimer qui vous êtes.”- Annan Affotey
RL : Comment choisis-tu les gens que tu peints ? Qui sont-ils ?
Il s’agit d’amis qui ont le style et l’expression que je veux peindre. Parfois, une photo sur instagram capte mon attention, dont j’aime vraiment l’expression sur le visage. Et je la contacte. Il est arrivé qu’une personne rencontrée via Instagram accepte d’être peinte, mais ne souhaitant pas que l'œuvre soit vendue. Je les ajoutais à ma collection personnelle, car je collectionne aussi mes propres toiles. Ce qui me guide dans mes choix, c’est l’expression unique des sujets et leur histoire.
RL : Comment choisis-tu les couleurs ?
Cela dépend de ce que je ressens. Et cela dépend aussi des communications que j'ai eues avec le modèle. Les types de couleurs qu'ils aiment voir.
TOMMY HILFIGER, NETFLIX : ANNAN AU COEUR DE PROJETS GLOBAUX
RL : Parle nous du projet de la série Top Boy ?
AA : Je ne connaissais pas la série et l’engouement autour, lorsqu’ils m’ont contacté. C’est énorme ! Elle fait partie du top 5 sur Netflix. La production a choisi 16 artistes africains pour peindre chacun des personnages. Et j'ai choisi l'un des personnages principaux. La production a choisi un tableau particulier où j’ai peint le personnage dans le salon de sa mère très détendu. (Annan a collaboré, il y a deux ans, avec Tommy Hilfiger.)
RL : Comment a évolué le regard sur les artistes africains ?
AA : La plupart des collectionneurs, à l'époque, collectaient à peine les œuvres d'artistes noirs. Mais depuis 2000, et 2019, il y a eu une évolution. La prise de conscience autour de l'affaire George Floyd a, je crois, modifié significativement la manière de penser de nombreuses personnes, influençant leurs façons d'acheter et de collectionner l’art.
RL : Je suis heureuse, car de plus en plus d’artistes africains gagnent en visibilité !
AA : Oui, c'est vrai ! Et il y a tant d'artistes talentueux en Afrique, vraiment, vraiment talentueux ! Chaque fois que je suis au Ghana, je rencontre des jeunes artistes que coache et enseigne pour qu’ils trouvent leur propre voix.
RL : Tu es l’un des fondateurs l’African Young Artist Organization (AYAO), quel est le rôle de cette organisation?
AA : Cette organisation a été créée en 2013 parce que nous voulions offrir aux jeunes artistes, aux jeunes générations, des espaces pour créer des œuvres d’art.
RL: Quel est ton regard sur la génération d'artistes d'Afrique et de la diaspora ?
Fantastique ! Je suis très heureux de voir que les choses avancent. Mon espoir est que cette progression ne s'interrompe pas et qu'elle continue d'évoluer.
J'aspire à ce que l'art africain trouve sa place non seulement dans les musées d'art, mais aussi dans des espaces inattendus à travers le monde, mettant ainsi en lumière le talent abondant des artistes africains, qui méritent une reconnaissance globale.
- Annan Affotey
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